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Une histoire vendéenne entre Bessancourt et la Poméranie


Une lettre, un soir d'avril 1915

Le 30 avril 1915, dans une chambre de Bessancourt, à vingt-huit kilomètres de Paris, un cultivateur vendéen de trente-neuf ans pose son crayon sur une feuille quadrillée et écrit à ses cousins. Il s'appelle Jean-Baptiste Eugène Guibert. Il est né aux Herbiers, il a sa ferme à La Grande Renaudière de La Gaubretière, une femme qui vient d'accoucher de leur deuxième fille seize jours plus tôt — Alice, qu'il n'a pas encore vue — et une myopie prononcée qui aurait pu le faire réformer. La commission de Fontenay-le-Comte l'a finalement classé apte au service armé. Il a été affecté au 84ᵉ Régiment d'Infanterie Territoriale, puis au 83ᵉ, et le voici à Bessancourt, en détachement, pour construire des tranchées autour de Paris.

Sa lettre est étonnamment lumineuse. Il parle des pruniers en fleurs sur la route de Pontoise, des chevaux qui font tout le travail à la place des bœufs, des forts qui surveillent les aéroplanes allemands, des carrières de plâtre où, la veille au soir, deux petits enfants l'ont guidé sous la montagne à la lumière d'allumettes-bougies. Il évoque, presque incidemment, que « les premières patrouilles allemandes sont venues à 6 ou 7 kilomètres d'ici » et que « les français ont sauté le pont de Mériel ». La guerre est là, juste derrière la ligne d'horizon, mais Jean-Baptiste écrit avec la curiosité d'un paysan qui découvre un autre pays.

Il termine ainsi : « Je suis en bonne santé et je souhaite que vous soyez tous de même. Je vous embrasse tous de tout mon cœur. »

Il rentrera à La Grande Renaudière le 1ᵉʳ janvier 1919, démobilisé. Il reprendra la charrue. Il aura trois autres enfants. Et le 13 août 1918, alors que son père était encore mobilisé au 81ᵉ RIT à Nantes, naîtra Jean-Baptiste Armand Louis Guibert, le fils.


Le fils, vingt-cinq ans plus tard

Vingt-cinq ans après la lettre de Bessancourt, le 16 juin 1940, à Chapelle-Vallon dans l'Aube, Jean-Baptiste Armand, vingt et un ans, est fait prisonnier par la Wehrmacht en pleine débâcle française. Transféré au camp de Mailly, puis convoyé en train à travers l'Allemagne, il est interné au Stalag II-C de Greifswald, en Poméranie. Pendant cinq années, il travaillera au Kommando agricole d'Ueckermünde, puis à la ferme de Torgelow. Il sera libéré par les troupes soviétiques le 1ᵉʳ mai 1945, rapatrié par le centre de Lille le 21 mai, et démobilisé le 9 août 1945 à La Roche-sur-Yon.

Il rentrera à La Grande Renaudière le 18 juin 1945.

Son père l'y attendait. Mais son père était mort le 9 mars 1945, exactement trois mois avant son retour. Jean-Baptiste Eugène n'a pas su que son fils était libéré. Il est parti sans le revoir.


Une même géographie, deux destins

Deux Jean-Baptiste Guibert, père et fils, séparés par une génération, mais liés par une même cartographie sinistre. Le père a vu les Allemands menacer Paris depuis Bessancourt. Le fils a été emprisonné dans cette même Allemagne du Nord qui menaçait alors la France de son père. Les premières patrouilles allemandes que le père voyait à sept kilomètres en avril 1915, son fils les retrouverait, victorieuses cette fois, en juin 1940.

Le père a écrit à ses cousins pour leur dire qu'il allait bien. Le fils, lui, n'a jamais raconté ses cinq années de captivité. Il en gardait seulement, dans une poche de toile, une poignée de terre de la ferme de Torgelow.

Deux silences différents, deux manières d'avoir traversé la guerre. Mais un même retour à La Grande Renaudière, où la terre vendéenne attendait, patiente, qu'on revienne la travailler.


Cette histoire est celle de mon arrière-arrière-arrière-grand-père et de son fils. Elle illustre, à hauteur d'une famille, ce que furent les deux guerres mondiales pour les paysans de France : une absence, une attente, et le retour — quand le retour avait lieu.


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